Vers un contrôle de la recherche scientifique par la Norvège au Svalbard ?

La mise en commun des moyens de recherche français et allemands en Svalbard en 2003, concrétisée notamment par la station de recherche AWIPEV1AWIPEV est la contraction entre les siglaisons de l’Alfred Wegener Institute (AWI) et l’Institut polaire français Paul Emile Victor (IPEV)., répondait déjà à une logique de renforcement face à des initiatives norvégiennes de contrôle des projets scientifiques lancés par des équipes étrangères dans l’archipel.

Le risque d’une reprise en main des activités scientifiques par la Norvège, alors que la recherche scientifique est le principal passeport diplomatique et la première source de légitimité pour la France en Arctique, semble aujourd’hui à nouveau plus prégnant au Svalbard, mais également à l’échelle de la région en général.

Au Svalbard tout d’abord, deux éléments confortent cette vision. En premier lieu, la Norvège tente d’instaurer un portail d’entrée unique pour tous les programmes de recherche nationaux et étrangers au Svalbard. Il s’agit du Svalbard Integrated Earth Observing System (SIOS), avec lequel la France n’est ni un partenaire formel, ni un partenaire associé (mais l’Union européenne en est le principal financeur). Après une phase préparatoire initiée en 2010, une nouvelle étape doit être franchie cet été avec notamment le lancement du SIOS Knowledge Centre. Sous divers prétextes liés à la recherche (mise en cohérence des projets, valorisation et partage des résultats…) ou par exemple à l’environnement (empreinte de la recherche dans cette zone), il s’agit bien de rendre progressivement obligatoire ce portail de recherche, ce qui pourrait contrevenir au Traité de Paris.

Les citations suivantes de Arvid Hallén, directeur général du Research Council of Norway, illustrent cette argumentation et cette sequence graduellement contraignante : « I am also very pleased that the research institutions with infrastructure in Svalbard are willing to enter into more binding cooperation. That will enable more scientists to gain better access both to the infrastructure and to research findings, which is essential given that this is research that will have global significance (…) »2http://www.sios-svalbard.org/prognett-sios/Nyheter/SIOS__Largescale_project_for_international_cooperation_ on_infrastructure_in_Svalbard_to_continue/1254008909850/p1234130481140. Les considérations concernant la recherche, contenues dans le nouveau document du gouvernement norvégien sur le développement du Svalbard (White paper on the future of Svalbard selon le communiqué de presse3https://www.regjeringen.no/en/aktuelt/white-paper-on-the-future-of-svalbard/id2500474/ ) publié le 11 mai 2016 mais non encore traduit en anglais, seront étudiées dans cette perspective d’un risque à l’indépendance de la recherche dans le Grand Nord.

Sur un plan financier, la participation de la France à SIOS serait plus onéreuse que les sommes engagées par l’IPEV pour le fonctionnement des deux bases françaises au Svalbard (AWIPEV et la base Jean Corbel).

En second lieu, Ny-Ålesund, base scientifique la plus septentrionale au monde, est détenue et exploitée pour le gouvernement norvégien via la société Kings Bay, une ancienne compagnie minière. Kings Bay devrait perdre dans les 2 à 3 ans la gestion de Ny-Ålesund au profit du ministère de la Recherche norvégien.

À l’échelle de l’Arctique, un risque similaire s’esquisse avec, depuis 2013, la constitution de la Scientific Cooperation Task Force (SCTF) au sein du Conseil de l’Arctique. Ce groupe de travail pourrait déboucher sur un accord entre les huit pays membres du Conseil, sur le modèle des accords SAR et Pollution de 2011 et 2013. Une forme de régulation de la recherche en Arctique, non contraignante juridiquement mais politiquement délicate, pourrait ainsi voir le jour.

Par leur internationalisation profonde, les sciences dures devraient pour l’essentiel résister à ces tentatives de reprise en main de la recherche arctique au moins à moyen terme. Mais les sciences sociales semblent plus perméables, à l’image de travaux juridiques ou en science politique d’auteurs notamment canadiens ou norvégiens, ou de think tanks (exemple de GeoPolitics in the High North).

Diversifier les sources de légitimité de la France en Arctique

La Feuille de route nationale sur l’Arctique (FRNA) confirme que la recherche est une vraie priorité stratégique pour la France, et qu’elle est le principal levier d’influence français en Arctique.

Face à ces formes de régulation de la recherche scientifique en Arctique, diversifier ces sources de légitimité et de présence française dans cette aire semble donc important, ce que conforte une étude remise par la FRS au CICDE en juillet 2016.

Les priorités affichées dans la FRNA impliquent implicitement pour la France de se doter d’une capacité d’intervention dans l’Arctique pour être en mesure de contribuer à la sécurité et à la sûreté des activités qui continueront de s’y développer, face à un adversaire potentiel formé essentiellement par des conditions climatiques hostiles.

Outre la recherche scientifique française, principal « passeport diplomatique » de la France en Arctique, la création de capacités nationales ou mutualisées (UE, OTAN, Bilatérale…) de secours en mer et de gestion des crises dans le Grand Nord renforcerait la légitimité des positions françaises dans cette aire. En ce sens, l’Arctique doit être régulièrement « pratiqué » et éprouvé (mer, terre, air), à la fois pour prévenir la tentation d’une appropriation de fait par les États riverains, et pour se préparer à y opérer de manière plus fréquente.

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