Canada – Perception de la Russie au Canada (Québec)

(Mars 2018)

Lors de notre présence au Canada (2016-2017), nous avons pu échanger avec plusieurs experts travaillant sur l’Arctique. De ces échanges, nous avons tiré une vision personnelle de l’approche canadienne de la zone et notamment, de sa perception de la Russie. Voici un rapide aperçu de cette approche.

Avant tout, rappelons que le Canada, deuxième État arctique en taille après la Russie, accorde une grande importance à ses régions arctiques. Signe de cette importance, la Politique étrangère du Canada pour l’Arctique de 2010 débute en ces termes : « L’Arctique est essentiel à l’identité nationale canadienne. (…). L’Arctique fait partie de l’histoire et de la culture canadiennes, ainsi que de l’âme du Canada »[1]. Et ce n’est pas la seule communication officielle qui adopte une telle rhétorique. Mary Simon[2] a indiqué l’importance de « le considérer comme une représentation de [notre] identité en tant que pays arctique qui entre dans une nouvelle ère de relations interculturelles, de science mondiale et de développement durable »[3]. L’Arctique est essentiel à la construction de l’identité nationale canadienne et au rôle joué par le Canada à l’échelle mondiale[4].

Deux courants découlent de cette approche identitaire. Les experts canadiens ont soit un discours alarmiste tourné sur la sécurité militaire – souvent repris par les médias – soit un discours apaisant tourné sur la coopération. Si les premiers se retrouvaient dans la politique et le ton utilisés par Harper jusqu’en 2015, les seconds se rapprochent de Trudeau, plus modéré dans son approche de la zone[5]. Nous avons surtout croisé des experts du second groupe. Ces derniers ont insisté sur l’importance de la coopération régionale (1.1) et sur la nécessité d’avoir une approche ‘pragmatique’ de la modernisation militaire russe (1.2).

1 –  Une coopération régionale continue

Comme le souligne Plouffe[6], l’ « Arctique n’est pas à l’aube d’une guerre », « et il n’y a aucune menace militaire envers le Canada » dans la zone. Il insiste également sur le fait que l’ensemble des États arctiques « réfute l’hypothèse, émise par les médias, selon laquelle le dégel des glaces de mer, déclenchant une soi-disant « course » aux ressources naturelles nouvellement découvertes, a une incidence significative sur le développement des politiques » de défense nationale – développement qui attiserait les tensions dans la zone.

Ainsi, même lors de conflits extérieurs à l’Arctique (Ukraine, Syrie), les relations dans les instances régionales – notamment celles avec la Russie – n’ont pas été interrompues sous le gouvernement Trudeau[7] : « la coopération a continué tout le temps, y compris avec la Russie, et indépendamment de certaines positions que nous n’aimons pas de la Russie, par exemple l’annexion de la Crimée, qui est inacceptable », relève l’ambassadrice de l’Union européenne au Canada, Marie-Anne Coninsx. « (…). C’est l’intention de tous les membres du Conseil de l’Arctique, et des observateurs, que ce ne soit pas politisé. Parce que l’Arctique, c’est une responsabilité de nous tous, on ne peut pas le politiser »[8]. Ces éléments corroborent ce qui nous a été plusieurs fois répété : la coopération reste le mot d’ordre du gouvernement Trudeau pour la zone. Prenons deux exemples concrets du changement d’approche du Canada pour cette zone : (i) la création de l’Arctic Coast Guard Forum (ACGF) et (ii) la décision récente d’expulser des diplomates russes du territoire canadien.

(i) L’ACGF est un forum opérationnel tourné vers le partage d’expériences et des ressources matérielles et humaines pour les opérations de recherche et sauvetage en mer. Initialement créé le 31 mars 2014, son lancement officiel a été retardé lorsque le gouvernement Harper a refusé d’inviter la Russie en guise de protestation contre la guerre en Ukraine. L’ACGF a finalement été officialisé en octobre 2015[9] sous le gouvernement Trudeau ; et continue son développement en mars 2018[10].

(ii) La décision d’expulsion des diplomates russes du territoire canadien en mars 2018 a soulevé quelques questions sur les répercussions possibles pour la zone Arctique[11]. Toutefois, là encore, la coopération entre le Canada et la Russie ne semble pas avoir été atteinte par cet événement extérieur, comme l’exprime Byers : « L’Arctique est l’un des rares endroits où la coopération russo-occidentale reste bonne »[12].

2 –  Une approche ‘pragmatique’ de la modernisation militaire russe

Les experts canadiens s’efforcent également de rectifier le vocabulaire alarmiste de certains journalistes concernant les programmes militaires russes[13].

Les changements climatiques augmentant le risque de catastrophes naturelles et humaines, la nécessité d’avoir des unités de recherche et sauvetage équipées et formées est essentielle. Or, dans ces zones où l’accès des unités de secours reste difficile et coûteux, les forces armées sont bien souvent les seules unités à pouvoir assurer une protection en mer et sur terre. Ainsi, les politiques de modernisation militaire russes ne peuvent pas être rattachées à une démonstration de souveraineté russe ; elles répondent avant tout à des besoins de protection de sécurité et de sûreté civile de la côte russe[14]. Par ailleurs, cette côte, contrairement à la côte canadienne, est fortement peuplée et développée (routes, infrastructures, etc.). Les problématiques pécuniaires et matérielles liées à l’opérabilité de bases militaires ne sont donc pas comparables à celles du Canada, dont les côtes pauvres en infrastructures ne permettent pas une forte présence militaire.

Pour finir, il est intéressant de noter la différence d’approche ‘grand public’ entre le Canada et la France. Au Canada, lors de conférences liées à la zone, les éventuelles questions posées à la fin des présentations se rapportaient à des prises de positions canadiennes et aux problématiques régionales. En France, il nous a semblé que les questions posées à la fin de conférences se rapportent majoritairement – voir exclusivement – à la Russie et à son programme militaire. Certes, cette différence est liée à l’environnement politique et aux relations de voisinages entretenues entre la Russie et l’Europe. Mais il est frappant de se rendre compte de cette focalisation, qui pourrait aboutir à un traitement médiatique ‘grand public’ déséquilibré de la zone.

Notes

[1] Gouvernement du Canada, La politique étrangère du Canada pour l’Arctique. Ottawa : Affaires Mondiales Canada, 2010, p. 2 – <http://www.international.gc.ca/arctic-arctique/arctic_policy-canada-politique_arctique.aspx?lang=fra>.

[2] Mary Simon, née à Kangiqsualujjuaq (Nunavik, Québec), a notamment été présidente du Conseil Circumpolaire Inuit, de l’Inuit Tapiriit Kanatami (organisation nationale) et de la Société Makivik (chargée des revendications territoriales des Inuit du Nunavik) ainsi que du Comité national sur l’éducation des Inuit. Elle a également été ambassadrice canadienne aux affaires circumpolaires.

[3] Gouvernement du Canada, Ministère des Affaires Autochtones et du Nord Canada, Un nouveau modèle de leadership partagé dans l’Arctique, 2017, <https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1492708558500/1492709024236>.

[4] Gouvernement du Canada, Ministère des Affaires Autochtones et du Nord Canada, Cadre stratégique pour l’Arctique du Canda : Guide de discussion. Ottawa : Ministère des Affaires Autochtones et du Nord Canada, 2017, <http://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1503687877293/1503687975269>.

[5] AFP, « Le Canada change de ton envers Moscou au sujet de l’Arctique », Le Journal de Montréal, 22 octobre 2016, <http://www.journaldemontreal.com/2016/10/22/le-canada-change-de-ton-envers-moscou-au-sujet-de-larctique>.

[6] Plouffe, J., « Renewing the Arctic Dimension to Canada’s National Defence Policy », Canadian Global Affairs Institute, 2016 –     <https://d3n8a8pro7vhmx.cloudfront.net/cdfai/pages/1085/attachments/original/1477930026/Renewing_the_Arctic_Dimension_-_Joel_Plouffe.pdf?1477930026>.

[7] Blanchfield, M., « Le Conseil de l’Arctique est un bon endroit pour collaborer avec la Russie », L’Actualité, 29 mai 2016, <http://lactualite.com/actualites/2016/05/29/le-conseil-de-larctique-est-un-bon-endroit-pour-collaborer-avec-la-russie/>.

[8] AFP, « Le Canada change de ton envers Moscou au sujet de l’Arctique », Le Journal de Montréal, 22 octobre 2016, <http://www.journaldemontreal.com/2016/10/22/le-canada-change-de-ton-envers-moscou-au-sujet-de-larctique>.

[9] Osthagen, A 2015, « The Arctic Coast Guard Forum: Big Tasks, Small Solutions », Arctic Institute, 3 November, viewed 26 April 2016, <http://www.thearcticinstitute.org/2015/11/the-arctic-coast-guard-forum-big-tasks.html> ; Weber, B 2015, « 8 Arctic countries sign historic coast guard deal », Canadian Press, CBC News, 22 October, viewed 26 April 2016, <http://www.cbc.ca/news> ; Regehr, E 2015, « The Arctic Coast Guard Forum: advancing governance and cooperation in the Arctic », in DISARMING ARCTIC SECURITY Briefing papers by the Simons Foundation.

[10] Sevunts, L., « Arctic nations develop coast guard co-operation », Eve on the Arctic, 12 mars 2018, <http://www.rcinet.ca/eye-on-the-arctic/2018/03/12/arctic-coast-guard-forum-finland-oulu-meeting/>.

[11] Harris, K., « Canada to expel 4 Russian diplomats, reject credentials of 3 more », CBC News, 26 mars 2018, <http://www.cbc.ca/news/politics/canada-russia-diplomats-sanctions-1.4593062> ; Pour un article souhaitant des sanctions envers la Russie même en l’Arctique, voir : Smol, R., ‘Getting though on Russian aggression everywhere but in the Arctic, CBC News, 27 mars 2018, <http://www.cbc.ca/news/opinion/arctic-militarization-1.4594397>.

[12] Blanchfield, M., ‘Russian embassy calls Trudeau’s criticism of Putin ‘confrontational’’, The Canadian Press, 22 mars 2018, <http://www.cbc.ca/news/politics/russia-trudeau-putin-1.4588640>.

[13] Par exemple : St-Pierre, R., ‘Vers une nouvelle guerre froide en Arctique ?’, Radio Canada, 22 mai 2014 <https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/667256/arctique-tensions-canada-russie>. Notons toutefois que si le titre est ‘accrocheur’, le contenu de l’article est beaucoup plus modéré.

[14] Voir : Plouffe, J., ibid.